Christian de Boissieu : «La France vit plus mal que d’autres la mortalité de ses entreprises»

Le 18-05-2010 dans Actualités, Vie au quotidien

A l’occasion du lancement de wimadame.com, l’économiste Christian de Boissieu fait le point sur la création d’entreprise en France. Il plaide pour un droit à la seconde chance en cas d’échec et observe que le diplôme, s’il reste important, ne sera plus aussi determinant à l’avenir.

 

Wimadame.com : Quel regard portez-vous sur la création d’entreprises en France ?

 

Christian de Boissieu : La France a longtemps souffert d’un manque de création d’entreprises. Toutefois, deux initiatives ont contribué à améliorer la situation : les deux lois Dutreil de 2003 tout d’abord, (réduction du capital minimum à un euro, simplification des démarches administratives…), puis la mise en place du statut d’auto-entreprise qui a largement facilité et accéléré la création.

Reste un sujet de préoccupation : comment développer d’avantage une entreprise qui a été créée ? Il y a encore beaucoup à faire pour aider les jeunes pouces. Le problème en France est que l’on ne compte pas assez de moyennes entreprises, de PME dynamiques appeléés «gazelles». Ce déficit de création peut avoir un impact négatif sur les emplois, sur la compétitivité, sur le solde extérieur français. Les travaux que nous avons fait au Conseil d’analyse économiques convergent tout à fait et constatent à la fois les progrès dans la création d’entreprise et la bonne santé du CAC 40 dans la compétition internationale, mais aussi le trou de gamme productif au niveau des moyennes entreprises.

 

Ch.de Boissieu 2 Christian de Boissieu : «La France vit plus mal que d’autres la mortalité de ses entreprises»
Christian de Boissieu

 

W : Vous déplorez le fait que les entrepreneurs ne bénéficient pas de seconde chance en cas d’échec.

Ch.de.B : Pour entreprendre il faut avoir un projet et assumer un risque. Ce qui pose des problèmes de moyens et de financements. Mais la France vit plus mal que d’autres la mortalité de ses entreprises. Lorsqu’un projet d’entreprise échoue, vous êtes presque rayé de la carte, vous perdez votre femme, vos amis, vous êtes sur le fichier des faillites à la banque de France et vous avez du mal à avoir une deuxième ou troisième chance. Ce qui est en contradiction totale avec la mentalité américaine où l’échec peut être un bénéfice. Au travers des leçons qu’ils donnent, les ratés peut enrichir quelqu’un et l’aider ensuite à réussir. Alors que la société française apprend mal la pédagogie du risque et dans les études, l’innovation et la créativité ne sont pas bien récompensées.

 

W : Comment faire alors pour mieux valoriser l’innovation ?

Ch.de.B : Les études françaises valorisent plutôt la reproduction des systèmes culturels. On peut être reçu dans une grande école en se contentant d’apprendre par cœur un programme. Il faut souvent attendre le niveau du doctorat pour que la prise de risque soit valorisée. A ce stade seulement, il devient important d’apporter de la valeur ajoutée. De même, il est possible d’être reçu à Polytechnique en ayant tout compris, mais sans avoir pensé le début d’une idée originale. Un constat que tous les autres concours ne démentent pas. Mon propos n’est pas de pénaliser les diplômés mais de redonner une chance à ceux qui n’ont pas eu l’opportunité d’étudier longtemps, et qui ont des projets.

 

W : Vous constatez aussi que le diplôme comme « rente à vie », c’est fini. Une chance pour l’entreprenariat?

Ch.de.B: Des chaires d’entreprenariat et de création d’entreprises ont bien vu le jour dans un certain nombre de grandes écoles et d’universités, ce dont je me réjouis, mais le chemin est encore long. Cette réflexion sur le diplôme est en fait liée au débat concernant la seconde chance et la formation professionnelle : on a vécu trop longtemps en France dans une société de rentier, où capitaliser une vie entière sur un diplôme acquis à 22 ans était tout à fait envisageable. Ce n’est plus le cas. Et la tendance va se poursuivre : aujourd’hui il faut faire ses preuves. Le diplôme initial joue encore au début, mais il est moins une rente. On sera d’avantage jugé sur ses résultats, ses prises de risques, sa capacité à innover et à créer. La France a de ce point de vue a déjà commencé à bouger dans un mouvement qui concerne aussi bien les hommes que les femmes.

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