Christian de Boissieu: « Les infrastructures n’ont pas suivi »
Le 07-05-2010 dans Portraits d'entrepreneurs
Président du Conseil d’analyse économique, Christian De Boissieu dirige le Master Banque-finance de Paris I. Pour l’économiste, il est primordial de développer les infrastructures liées à la petite enfance afin que vie professionnelle et familiale se concilient au mieux.
Wimadam.com : Créer une entreprise, est-ce différent pour un homme et pour une femme ?
Christian de Boissieu : Il ne faut pas tomber dans le sexisme et rester prudent, mais il semble que les femmes apportent deux choses concernant la création d’entreprises. Tout d’abord, elles sont souvent plus pragmatiques que les hommes – une nécessité pour réussir une création. Car les défis rencontrés ne relèvent pas de la théorie, et ne peuvent se mettre en équation. Ce sont des problèmes concrets de financements, de management d’hommes et de femmes… Ce sens des réalités concrètes me paraît être une qualité souvent plus partagée par les femmes que par les hommes, même si je parle bien de « moyenne »: il existe bien sûr des hommes qui savent faire preuve de beaucoup de pragmatisme.
Par ailleurs, je pense que les femmes gèrent mieux leurs égos que les hommes. En général, elles sont plus modestes. Or il est important de savoir ce que l’on veut, de savoir gérer son égo sans trop en rajouter, sans trop de susceptibilité. En revanche dès qu’un homme est mis en cause, il monte sur ses grands chevaux et il n’y a plus rien à en sortir. Mais je n’irai pas plus loin, je me refuse en effet à partir dans des considérations trop générales sur le genre féminin. L’intelligence de la vie est avant tout un problème de personne plus que de sexe.
W : Que pensez-vous de ces études montrant que sur les marchés, le rapport au risque diffère selon le sexe.
Ch.de.B : Les femmes auraient-elles un rapport au risque plus raisonnable, plus mesuré ? Peut-être que cela joue, oui. Certaines femmes savent prendre des risques, mais ces derniers plus calculés. Il y a un côté plus responsable. Peut-être parce qu’aujourd’hui encore les femmes ont souvent la responsabilité du foyer. Observe-t-on ainsi une certaine transposition des habitudes? Il s’agit pour elles de gérer une entreprise comme on fonde une famille, avec toutes les responsabilités que cela implique.
W : Plus d’étudiantes que d’étudiants : est-ce le cas aussi dans votre Master en Sorbonne ?
Ch.de.B : Sans appliquer de quotas, j’ai près de 60% de jeunes femmes dans mon Master professionnel Banque et Finance, qui compte 45 places. Et leurs résultats sont souvent meilleurs. Les filles sont peut-être plus mûres un peu plus tôt.
Mais les choses se rééquilibrent ensuite, et pas toujours pour les bonnes raisons. Pas mal de femmes brillantes se voient contraintes d’arrêter leur travail parce qu’elles ont fait des enfants et parce que la société française n’est pas suffisamment organisée pour permettre le cumul emploi/famille. Voyez le manque de place dans les crèches, les écoles primaires…les infrastructures n’ont pas suivi alors qu’en France pourtant, on fait des enfants ! Ce qui traduit une certaine confiance dans l’avenir, quoi qu’on en dise : nous sommes en effet les champions européens de la natalité. Ce dont on peut se réjouir à condition que les infrastructures suivent le mouvement.
W : Le projet de loi Copé-Zimmerman prévoit un quota de 40% de femmes au sein des Conseils d’Administration. Une bonne idée ?
Ch.de.B : Instaurer un quota, selon le modèle nordique, n’est-ce pas un peu mécanique ? C’est tout le problème de l’organisation de la transition. Il s’agit de savoir en combien de temps ce quota doit être atteint. Cela va en tout cas permettre de faire d’une pierre deux coups : faire entrer les femmes, mais aussi, ce faisant, augmenter le nombre d’administrateurs dit «indépendants».
Car on ferait entrer des femmes n’ayant pas de connexions directes avec la direction de l’entreprise qu’elles rejoignent. De manière incidente, la parité mènerait donc à la question de l’indépendance des administrateurs, une problématique importante du point de vue de la gouvernance. J’y vois là un avantage collatéral des quotas, en plus de la parité homme femmes. Pour nous les hommes, cela signifie aussi qu’il sera de plus en plus dur de rentrer dans les conseils. Mais cela ne me choque pas.
W : Au-delà du cas des Conseils d’Administration, pensez-vous que les femmes aient un accès plus restreint au crédit ?
Ch.de.B : Je viens justement de parler du micro-crédit avec Maria Novac, créatrice de l’association pour le droit à l’initiative économique (AIDE) que je préside Les expériences au Bengladesh par exemple montrent que beaucoup d’emprunteurs, de chefs de petites entreprises, sont des femmes : le crédit peut donc être féminin. Car les accidents de la vie font qu’à 40 ans, les femmes ont besoin d’argent pour élever des enfants par exemple. Elles se prennent en main. Mais pour répondre précisément à votre question, il faut examiner en détail les chiffres sur le profil des emprunteurs en France.
W : Quel est votre sentiment concernant la création d’associations ou de lobbies en faveur de l’emploi féminin ?
Ch.de.B : Il faut peut être distinguer le travail associatif et l’activité de lobbying. Mon sentiment en tout cas est qu’il existe aujourd’hui une force assez lourde dans le sens de l’entreprenariat au féminin. Je pense que les associations ont raison de se regrouper, de faire pression pour permettre aux femmes qui le veulent de mieux concilier vie de famille et vie professionnelle. Nous évoquions le problème des infrastructures : je trouve qu’une ville comme Paris est difficile à cet égard, elle est trop peu équipée malgré les efforts entrepris.
Tant que le manque d’écoles, de crèches et de garderie se fera sentir, ce sera assez compliqué pour les femmes de se lancer dans la vie de l’entreprise. Ou alors elles risquent d’y sacrifier une partie de leur vie de famille. En revanche, j’ai rarement vu un homme se poser ce genre de question et refuser un job, une proposition ou une opportunité pour s’occuper de ses enfants. Car généralement, si on lui propose un emploi lucratif à haute responsabilité, même à l’étranger, cette personne partira et suivront avec lui femme et enfants. Cette asymétrie culturelle ou sociétale subsiste encore, même si un rééquilibrage s’amorce. Mais il faut du temps…

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