Valérie Colin-Simard a rédigé: Pourquoi les femmes ne sont pas plus solidaires…

Le 18-10-2010 dans Actualités, Dernière minute

Par Valérie Colin-Simard, psychothérapeute, auteur de « Quand les femmes s’éveilleront » (Albin Michel)

arton1 a740b4.png livre4 e1285686918827 Valérie Colin Simard a rédigé: Pourquoi les femmes ne sont pas plus solidaires…

Anne et Sylvie sont de grandes amies ; elles travaillent toutes deux pour la même multinationale. Anne, depuis qu’elle a été promue, traite Patricia de façon autoritaire et se comporte avec froideur avec elle ainsi qu’avec les autres femmes de son service. Véronique est chirurgien. Sa secrétaire n’accepte pas de recevoir d’ordre de la part d’une femme et intercepte ses appels. Au bout de quelques mois, elle craque. Et démissionne. Nous pourrions nous attendre à ce que les femmes entre elles soient solidaires, s’entr’aident, se serrent les coudes. Trop souvent, il n’en est rien, bien au contraire. Pourquoi ?

D’une certaine manière, mes parents étaient en avance sur leur temps.

Ma mère travaillait, mon père pas, pour cause d’accident. A une époque où les femmes restaient à la maison, c’est elle qui rapportait l’argent du ménage. Elle est devenue une pionnière du féminisme. Son entourage l’admirait pour son courage et pour sa force. Je me souviens qu’elle regardait avec la plus grande condescendance ses amies femmes au foyer. Elle se sentait supérieure. Elle avait rejoint le clan des hommes.

Pendant longtemps, moi aussi j’ai admiré ma mère. Elle m’a ainsi transmis le mépris de tout ce qui, à l’intérieur de moi, ressemblait de prés ou de loin à une femme. Ma douceur ? De la mollesse. Mon corps ? Seul l’intellect avait de l’importance. Mes émotions ? Une faiblesse…

Comme ma mère, dans les premiers temps du féminisme, bien des femmes, pour se faire une place dans le monde du travail, ont dû remisé leur valeurs féminines au vestiaire. Il leur a fallu, pour se faire accepter, intériorisé un mode de fonctionnement fait par les hommes pour les hommes. Auraient-elles pu faire autrement ? Il leur fallait prouver qu’elles pouvaient faire aussi bien qu’eux ? Elles ont donc endossé vaille que vaille un costume souvent pour elles trop étroit. Et se sont évertuées à faire oublier qu’elles étaient, aussi, des femmes.

psycho1 150x150 Valérie Colin Simard a rédigé: Pourquoi les femmes ne sont pas plus solidaires…

C’est ainsi que nous avons fait nôtre une vision du monde qui, depuis plus de cinq mille ans, survalorise l’univers masculin et dévalorise l’univers féminin. Dans ce système, « femme » est synonyme d’inférieure. Karen Horney, l’une des premières psychanalystes femmes, a décrit la différence entre le développement féminin et masculin comme la différence entre « être » et « faire ». Les valeurs associées à l’être sont le lien, l’émotion, l’amour, l’empathie, l’intériorité… Les valeurs associées au « faire » sont l’action, la productivité, la logique, la force… Ces deux univers ne répondent ni à la même logique, ni aux mêmes règles, ni aux mêmes lois.

Dans le domaine de l’être, il n’y a pas de hiérarchie. L’égalité est la règle. Se distinguer des autres, c’est transgresser la loi. Voilà pourquoi bien des femmes ne voient pas forcément d’un bon œil la promotion de l’une d’entre elles. Il ne s’agit pas à proprement parler de jalousie. Il s’agit de trahison.

Pour bien comprendre la racine et la genèse de ces deux systèmes de fonctionnement, nous pouvons nous inspirer des travaux de l’éthologue hollandais Franz de Val. Partant du principe que le but ultime des mâles comme des femelles est de procréer, il a observé que les chimpanzés adultes mâles formaient des alliances pour gravir l’échelle sociale. Ils habitent un monde hiérarchisé où existe un seul but permanent : le pouvoir.

Les femelles procèdent autrement. Elles sont vulnérables pendant tout le temps de la gestation et comptent sur l’aide et le soutien de leurs amies. Elles s’occupent des enfants les unes des autres mais si une guenon accapare davantage de nourriture, cette transgression peut mettre en danger leurs enfants et elles la pardonnent difficilement. Les autres femelles la punissent et la mettent à l’écart. Leur but n’est pas le pouvoir mais la sécurité. Presque plus important encore, lorsque les femelles sont ensemble, les mâles ne parviennent plus à les soumettre. Leur alliance préserve leur liberté. Elle est donc cruciale.

Il semblerait qu’à un niveau archaïque, beaucoup d’entre nous continuent de fonctionner sur ce mode. Béatrice, 40 ans, se confie : « Je n’aime pas que l’on pense à moi comme à un patron ». Est-ce que vous imagineriez entendre ces paroles dans la bouche d’un homme ? Non. Dans l’univers féminin la loi tacite est bel et bien celle de l’égalité. Instinctivement, bien des femmes le savent et nous avons beaucoup de mal à supporter que l’une d’entre nous se détache du peloton. Toute tentative de faire valoir sa supériorité est considérée comme une atteinte aux règles du clan. Nous avons tendance à aplanir les hiérarchies et à rendre les rapports plus égalitaires. Armelle, 35 ans, est chef de produit dans une société pharmaceutique. La standardiste ne lui transmet pas ses messages téléphoniques sauf ceux de sa fille de dix ans. Son patron ? Il ne veut pas s’en mêler sous prétexte qu’elles doivent régler cela « entre filles ».

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Par ailleurs, si quelqu’un nous dit « Tu as fait un super boulot », nous répondrons souvent « Ce n’est rien, toutes les informations étaient là et je n’y suis pas pour grand chose ». Vous avez sans doute déjà entendu une femme dire à une autre: « J’adore ta nouvelle robe » et l’autre de répondre :« Ce n’est rien, je l’ai achetée en solde ». Une manière apparemment anodine de préserver entre elles l’équilibre du pouvoir. C’est l’une des raisons (pas la seule) pour laquelle nous sommes nombreuses à minimiser les compliments que nous recevons.

Alors que faire ? Sommes-nous condamnées à rester en bas de l’échelle pour ne pas « trahir » nos amies ou bien au contraire à nous identifier aux hommes ? Bien sûr que non ! Nous ne sommes pas des singes. Ce qui signifie que nous ne sommes pas conditionnés par la seule biologie. Hier, les femmes avaient le monopole du féminin et les hommes, celui du masculin. Entre les deux, point de passerelle. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Biologiquement, nous sommes homme ou femme. Psychologiquement, nous sommes tous homme et femme à la fois et nous avons tous aujourd’hui à intégrer ces deux dimensions de nous-mêmes.

Cécile est chef de département dans une entreprise agro alimentaire et s’étonne que ses assistantes démissionnent les unes après les autres. Elle les traite exactement comme le font ses collègues hommes. En effet, si un homme dit à son assistante « tapez moi ce rapport ! », il sera entendu. Pas une femme. Le jour où Cécile s’est adressée à son assistante en disant « si vous pouviez me taper ce rapport, ça me rendrait vraiment service », tout est rentré dans l’ordre.

Patricia vient de recevoir une promotion. Elle a été désignée pour diriger celles qui étaient jusque là ses collègues. Elle prend soin de les associer à son succès en leur disant : « J’espère que c’est le début d’une longue série de promotion de femmes dans cette entreprise ». Elle assume son professionnalisme sans pour autant renier ses valeurs ni son identité. Elle peut par exemple choisir pendant les premières semaines de faire ses photocopies elle-même et de récupérer ses fax.

Nous pouvons à la fois reconnaître socialement les bienfaits d’une hiérarchie dans l’entreprise et savoir que, sur un autre plan, en tant qu’être humain, nous sommes tous égaux. L’arrivée des femmes dans l’entreprise à des postes de responsabilité nous oblige aujourd’hui à inventer un nouveau mode de management qui permette de concilier à la fois rentabilité et humanité.

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