J’aime ce mois-ci Tribune d'expression au féminin

Une histoire d’ajustement

Ecrit par wimadame

Texte rédigé par Bérénice Harper

Le jour où l’assistante sociale s’est exclamée avec une empathie feinte, « vous avez gagné le jackpot, à tout accumuler ainsi ! », frôlant une pitié à peine dissimulée, j’ai compris que ce ne serait pas le dernier commentaire de la sorte que je m’apprêtais à essuyer. Ce genre de remarque qui assomme davantage, plutôt que d’apaiser. Maman célibataire, isolée, seule à la charge d’un bébé d’un an. Femme Handicapée, atteinte d’une maladie auto-immune inguérissable. En recherche d’un emploi. La combinaison gagnante des services sociaux. La triade magique qui fait tourner les dos, fermer les portes, ouvrir celles de sortie, éteindre les téléphones et peut-être pire, cristallise les regards en un sempiternel jugement critique et faussement affecté.

Il y a deux ans, je désirais trouver un job adapté à la garde partielle de mon fils en crèche. Me permettant de travailler idéalement à 80% et aménagé selon mes besoins physiologiques et les recommandations des docteurs. Un poste à la hauteur de mes expériences passées, de mon parcours académique international et professionnel. À croire que je demandais le Saint Graal. Jeune diplômée d’une prestigieuse université britannique, j’étais comme une aliène qui débarquait dans son pays natal. Devenue un grand point d’interrogation administratif, j’étais le dossier Pôle Emploi qu’on ne pouvait caser nulle part, et sur lequel aucune étiquette ne collait vraiment. Inadaptée au « système ». J’avais vécu, étudié et travaillé 10 ans à l’étranger, jamais en France. Je ne connaissais rien de mon pays d’enfance en matière de marché et d’emploi.

Et j’avais l’audace et l’orgueil d’annoncer mon souhait de monter ma propre entreprise de conseil en communication multilingue ! À ce premier commentaire de la travailleuse sociale d’un encouragement sans bornes, s’est ajouté un peu plus tard celui, plus sérieusement scandaleux et digne d’un siècle que je croyais révolu, d’un conseiller Pôle Emploi « et vous êtes une femme en plus ! Enfin, on ne va pas se plaindre… vous n’êtes pas noire ». De quoi me faire bouillonner davantage, échauffer ma verve et ma détermination, et me donner l’outrecuidance de réussir et d’entreprendre. Rien ne booste davantage qu’un petit rappel d’humilité, qui vous murmure que vous avez sans doute touché un fond, du moins celui tel que le définit la société.

« Une femme est comme un sachet de thé. Elle devient plus forte quand elle est plongée dans l’eau chaude. ». C’est ainsi que, citations féministes sous le bras, j’ai décidé de mettre les pleins gaz et de foncer, moi, ma volonté inébranlable, mon fils, mon handicap et ma précarité financière vers un destin que je savais tout sauf noir. Au delà des clichés, des jugements que portent les regards interrogateurs, atterrés, déprimés, de ce que l’on écrit pour vous et de vous en format synthèse de profil professionnel, il était l’heure de surmonter le barrage de la pression sociale.

Diagnostiquée lors de mon adolescence d’une maladie auto-immune qui atteint les articulations et certains organes, la maladie m’a souvent retiré les jambes pour marcher, réduit mes mouvements, ankylosé mes actions et maintenue dans un épuisement écrasant. Elle a eu cependant la bonté d’épargner mon intellect et de ne jamais freiner ma tête de fonctionner, ni mes envies de s’exprimer et de se concrétiser. Les grands orateurs de l’histoire ont l’art de vous épauler. Loin de vouloir représenter un archétype de cas social, ou de m’engouffrer dans un bal de larmoiements, j’ai toujours choisi, à la lumière de plumes et d’écrits que j’avais lus et que je lisais, d’avoir « le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d’accepter celles que je ne peux pas changer, et la sagesse de distinguer entre les deux », ainsi que l’énonçait Marc Aurèle.

 

Petit jeu de jonglage, et marathon en marche. Visites en PMI. Rendez-vous médicaux. Hospitalisations. Urgences pédiatriques. Pôle Emploi. Cour d’Appel d’Aix (oui car ajoutons à ces péripéties une petite note de fantaisie folklo avec une procédure de divorce franco-brésilienne à rallonge dans le temps et dans l’espace, renvoyée jusqu’en Chine). La journée je suis cobaye médical, on me trimbale de service rhumato en service neuro et cardio. On se désaccorde sur le type de biothérapie et de protocole médical à m’injecter dans les veines. Le soir, je suis maman, comptines en tête, couche en main, sourire en bouche. Quand les nuits ne sont pas blanches pour la varicelle, les otites ou les gastro d’un nourrisson aux allergies alimentaires mortelles, elles le sont dans les 1001 idées de projets qui s’amoncèlent en brainstorming sur des cahiers, des feuilles et mes recherches et lectures internet nocturnes.

Adieux, utopies parentale et carriériste. La vie a fait la sélection à ma place. Pourtant, au lieu de me positionner dans un imbroglio psychique, elle a tout décomplexifié. Les adversités circonstancielles qui auraient pu se contenter de rester des vecteurs d’anxiété m’ont donné les ressources et la force de ne rien abandonner, une impulsion supplémentaire pour trouver un équilibre naturel. « Nous sommes électriques. Le pouvoir est un courant électrique qui voyage en nous comme il le fait dans la nature » (Le pouvoir, Naomi Alderman). Le mot « entreprendre » s’est vêtu de nouvelles définitions pour moi. Entreprendre, c’est oser. Traverser les ras de marées, surmonter les épreuves, au delà de la bulle professionnelle. Me voici aujourd’hui catapultée dans un quotidien ni rose, ni noir, ni blanc, plutôt arc-en-ciel, ce type de prisme qui vous fait savourer la vie.