Tribune d'expression au féminin

Liberté de parole digitale : Blogueurs, les journalistes de demain ?

By Ariane WARLIN

La liberté dont ils jouissent vis à vis des annonceurs, l’absence de direction qui leur permet de s’émanciper, leur latitude en termes de formats et de rythme de parution, mais aussi le fait de ne pas être soumis à une « ligne éditoriale » sont des atouts majeurs pour les blogueurs. Ils peuvent prendre le temps d’écrire sans contrainte de bouclage. En bref, raconter ce qu’ils veulent quand ils veulent. De là à prendre la place des journalistes ?

Certes, ces derniers sont tributaires d’une périodicité qui peut parfois nuire à la qualité de leurs enquêtes. Ils sont « tenus » par une charte qui périmètre les sujets traités et le ton avec lequel on les aborde. Ils sont par ailleurs très « dépendants » de la publicité. A deux reprises au moins dans ma carrière, je me suis vue refuser des sujets, car il ne fallait pas se fâcher avec des annonceurs, contributeurs réguliers et fidèles des médias en question. C’est bien connu : ne jamais mordre la main qui vous nourrit. Pas de sujets donc sur les éventuels dangers des poêles en téflon ni sur la toxicité supposée de certaines substances dans les cosmétiques. Les lecteurs et téléspectateurs ne sont bien sûr pas dupes de cette dépendance, même si certaines émissions tentent de s’en absoudre. Cash Investigation, animé par Elise Lucet en est un bel exemple.

Personnellement, j’ai toujours rêvé de faire ce métier. J’étais imbibée par le modèle de Bob Woodward et Carl Bernstein. Tous deux ont raconté dans leur livre All the President’s Men (ensuite adapté au cinéma) la façon dont, en tant que reporters au Washington Post, ils avaient réussi à entraîner, suite à leurs articles, l’ouverture d’une enquête sénatoriale, mettant en cause le président Richard Nixon. Ce dernier avait d’ailleurs fini par démissionner. Rapidement, je me suis rendue compte que l’image d’Epinal que je me faisais de « l’investigation » était finalement très en décalage avec la réalité du monde du journalisme, caractérisé soit par une agressivité déplacée, soit par une connivence hors norme et une grande complaisance. Le journaliste objectif est un mythe ! Avouons le : il a souvent une idée assez préconçue de ce qu’il a envie d’entendre. Et une idée du « titre » avant même d’avoir commencé l’interview. Non : tous les détenteurs d’une carte de presse ne sont pas neutres et impartiaux !

Je me suis rendue compte aussi à quel point le terme « journaliste » englobait des réalités très différentes depuis le présentateur superstar, au pigiste (plus ou moins assumé), en passant par des personnes dont le métier est en réalité de faire du casting dans des boîtes de prod’ afin de recruter des témoins pour la nième émission sur la chirurgie esthétique (ou autres !). Même hétérogénéité du côté des blogueurs. Entre les hommes politiques et les fans de mode, de sport ou de cuisine, il y a un monde. Blogs d’idées, blogs engagés, blogs d’humour, blogs de filles, blogs marchands… il y en a pour tous les goûts.

Sont-ils si indépendants qu’on le prétend ? Pas tous. Alors qu’on vantait la liberté de parole des blogueurs, on s’est vite rendu compte qu’ils étaient pour certains « achetés » à leur tour. Dans certains domaines plus que d’autres évidemment. C’est un secret de polichinelle que les blogueuses « beauté » reçoivent quantité de produits et sont très souvent payées par les marques pour rédiger des billets élogieux. Elles se gardent bien de le mentionner. A l’inverse d’un magazine classique qui mentionne « publi-rédactionnel » ou « communiqué », souvent, le flou le plus total sévit. Il n’en demeure pas moins que l’audience de certaines blogueuses est telle que pour les marques, elles sont devenues plus importantes encore que les journalistes car beaucoup plus influentes. Et sont choyées en conséquence !

Pour ma part, je ne leur attribue aucun crédit. En revanche, je consomme volontiers des blogs d’humour, comme celui de la talentueuse Jessica Cymerman, à l’origine de Serial Mother, qui me donne le sourire tous les matins. J’en consulte de nombreux autres, que ce soit dans le domaine politique, économique et surtout culturel. A la fois parce que le contenu m’intéresse, mais aussi parce que la force des blogueurs est de savoir nouer un contact direct avec leur communauté. La magie des réseaux sociaux a amplifié ce phénomène. Lorsqu’on réagit sur le site internet d’un média, c’est un community manager qui répond. Sur un blog, c’est l’auteur lui même. Et ça fait toute la différence.

Bien sûr, nombreux sont les journalistes qui tiennent des blogs. A commencer par moi même. Passionnée par les questions d’éducation, j’ai lancé il y a quelques années Place des écoles , et regrette de n’avoir pas le temps de l’alimenter autant que je le souhaiterais ! Les journalistes qui créent leurs blogs maîtrisent eux aussi à la perfection les réseaux sociaux, toutefois, qu’ils le veuillent ou non, ils représentent le titre, la radio ou la chaîne pour laquelle ils travaillent. Ainsi, ils ne peuvent pas ni se mettre « en porte à faux » vis à vis de leur rédaction, ni la concurrencer (si leur blog tient bien la route). De plus, ils conservent leurs réflexes professionnels, à savoir une approche basée sur les faits, là où les « purs » blogueurs sont généralement plus axés sur l’émotion, et donnent beaucoup plus volontiers leurs opinions personnelles. Une façon de faire qui séduit ! Mais là aussi, les frontières se brouillent avec des chaînes infos qui invitent à tort et à travers de supposés experts qui viennent régulièrement donner leurs avis plus ou moins judicieux sur tout et n’importe quoi. Autre exemple des interpénétrations entre les deux sphères : le succès de la plateforme participative du Nouvel Obs baptisée Le Plus.

Force est de constater que les journalistes sont souvent très sévères, à tort, avec les blogueurs, qu’ils perçoivent comme des concurrents, depuis qu’ils ont essaimé dès la fin des années 90. Il faut dire que pendant longtemps, les médias ont été les seuls à pouvoir délivrer de l’information, or elle appartient désormais à tous. En trois secondes, un fait se retrouve sur Twitter, bien avant que le journaliste ne débarque. Pourtant bien plus que d’opposition, il faudrait parler de complémentarité. Tout d’abord parce qu’il n’est pas rare que des journalistes sollicitent des blogueurs, réputés pour leur expertise dans un domaine donné. Dans une certaine mesure,  un blogueur est un spécialiste d’un domaine qui apprend l’écriture. Et un journaliste : un spécialiste de l’écriture qui s’informe, pour informer à son tour, sur un domaine.

Une chose est sûre néanmoins : si les journalistes peuvent s’improviser blogueurs, l’inverse est plus difficiles. Certes, il n’existe malheureusement pas en France (comme c’est le cas en Suisse ou aux Etats-Unis) de code de déontologie dans le domaine des médias, néanmoins, le métier de journaliste ne s’improvise pas. A l’inverse de celui de blogueur ou de blogueuse. Un article doit s’appuyer sur des témoignages et sur une enquête. Et bien sûr, les sources doivent être vérifiées. Sans parler des pré-requis en termes d’écriture et de storytelling. Une rigueur qui confère encore aux enquêtes un relatif crédit, nettement moins évident sur certains blogs.

Mais pour être au plus près de leurs lecteurs, les journalistes auraient intérêt à s’inspirer des blogueurs, et à réinventer leur métier. En effet, c’est la seule vraie question à se poser : qu’attendent les lecteurs. Le résultat est clair : de la transparence, de l’indépendance, de la proximité et de la qualité. Certains cassandres prétendent que des robots vont remplacer les journalistes. Ce qui est certain, c’est que la profession est (comme toutes les autres ou presque) en train de muter. Et dans cette mutation, le succès de certains influenceurs peut être une source d’inspiration. Le journalisme est mort ? Vive le journalisme !