Coup de Cœur Portraits d'entrepreneurs

J’ai failli rencontrer Marc Lévy pour parler d’ « Un sentiment plus fort que la peur »

Marc Lévy à New York
Ecrit par ABBOU Estelle

Avant d’évoquer cette rencontre loupée, un temps d’arrêt sur son dernier ouvrage qui fait de Marc Lévy, un anti auteur de genre. Il aurait été victime d’une grande atteinte à sa liberté d’écrire s’il s’était rendu là où on l’attendait. Il est loin de temps de « Et si c’était vrai » ou de « Mes amis, mes amours ». Il s’essaye, cette fois, et plutôt bien, au polar, une aventure à suspense, tout en conservant son attache aux personnages, ce trait commun à tous ses livres. Selon lui, « Un sentiment plus fort que la peur », qu’il a mis un an à écrire,  c’est « un roman d’’aventure, d’évasion, de grands espaces, une histoire d’amour,  où des gens ordinaires sont confrontés à une situation extra ordinaire ».

Marc Lévy à New York

Nota Bene pour les critiques à la dent dure : Une recette pour écrire un livre à succès : décrire, faire vivre et humaniser ses personnages le plus possible.

Et pour en témoigner, ce dernier roman signe le retour d’Andrew Stilman, (protagoniste de « Si c’était à refaire »). Le grand reporter au New York Times (premier bémol à l’expression « gens ordinaires »), alcoolique sur les bords,  essaye de se remettre de sa séparation et d’une tentative d’assassinat. Et c’est dans l’antre d’une bibliothèque qu’il rencontre celle qui va le faire voyager de nouveau. Suzie Baker, une jeune beauté qui enquête sur la vie de sa grand-mère décédée, accusée de haute trahison durant la guerre froide. Il se laisse entrainer par la détermination de cette jeune femme et ces deux là vont fuir New York pour une expédition jusqu’au Mont Blanc. Une épave d’avion, un document retrouvé. Suzie tient entre ses mains la clef de réhabilitation de sa famille. Mais, puisque sans « mais » il n’y aurait pas d’histoire, il y a un nœud dramatique comme dans une structure de scénario (en déplaise à son auteur qui ne veut surtout pas écrire exclusivement pour le cinéma.. Hum.. Hum…) : Cette découverte réveille les services secrets américains et l’affaire personnelle devient affaire d’Etat.

Il y a de la traque, de la manipulation, des pièges, des illusions jusqu’à un point culminant (et voici le climax de la structure scénaristique…). Et je m’arrêterai là pour sauvegarder les rouages de lecture de son dernier ouvrage, qui n’est finalement pas destiné à la ménagère de 40 ans lézardant sur son transat planté sur les cotes françaises. La lectrice de Marc Lévy est stéréotypée.

A ce titre, pourquoi d’aucun s’enflamme sur ce soit disant 80% de femmes lectrices de ses ouvrages ? Je suis sure que c’est faux. Après tout, on ne comptabilise pas comme au guichet de salles de cinéma, qui lit quoi. Si ca se trouve, Madame achète le livre, Monsieur le lit, le file à sa fille et le petit frère le lit aussi peut être ? Personnellement, je n’ai encore jamais vu un sondeur sonné à ma porte pour savoir qui lit quoi chez moi.

Depuis 2000 et le fulgurant « Et si c’était vrai », Marc Lévy publie quasiment un livre par an. La critique le mordille à chaque publication et il s’en fiche car il cartonne. C’est comme dire que Gisèle Bündchen a un grand nez. Est-ce que ca change sa beauté, son succès et les défilés de Victoria’s Secret ? Non, pas vraiment non… Mépriser ce qu’il y a de populaire c’est se conforter dans une unité qui est éloignée de la majorité. En 2012, il est le deuxième écrivain préféré des Français, derrière Musso (Sondage GFK pour le Figaro).

Comme indiqué dans le titre, pour écrire cet article, j’ai failli le rencontrer à New York (« prenons un café à new york »envoyé de mon iphone), mais je n’ai finalement pas pu m’y rendre. Nos échanges ont donc eu lieu sur nos boites mails respectives. Et j’avoue avoir été assez sidérée par la rapidité avec laquelle il répondait. Il est célèbre mais ne se sens pas du tout célèbre, alors du coup, il est simple et assez facile d’accès. Ca tombe bien, il déteste la suffisance, ceux qui se prennent au sérieux, le mépris et l’arrogance.

Bref, je ne l’ai pas rencontré, à mon grand regret car cet homme ne le sait pas mais il m’a fait pleurer. Si, si, et j’assume complètement… Et non, non, je ne suis pas fan.

Ce n’est pas en lisant ses livres mais en le regardant et en l’écoutant dans « La parenthèse inattendue », émission diffusée sur France 2 et présentée par le formidable Frédéric Lopez.

Alors oui, il faisait froid dehors, oui ça n’allait pas fort après une journée de boulot harassante, mais je pense que je n’étais pas la seule à être émue. C’est un tout qui m’a fait pleurer. L’humanité, l’humour et la sincérité de son discours lorsqu’il a évoqué sa venue à l’écriture pour son fils, sa relation avec son père et, à travers elle, la fabrication de « Les Enfants de la liberté », ou encore ses histoires de jeune garçon avec les filles.

Si cette chronique peut permettre de promouvoir son dernier ouvrage, j’en serais ravie, mais c’est sur l’homme que j’ai eu envie d’écrire. Car je n’ai lu que quatre de ses ouvrages, dont le « Un sentiment plus fort que la peur ». Il y a les ingrédients. Il y a une plume étudiée, et il y a des personnages vivants. Mais je n’adhère pas mordicus, pour le moment. Ca viendra peut être si je lis les autres.

Juste, j’apprécie son sens du réel et des proportions, sa capacité à décrire un espace pour implanter son lecteur, sa démarche simple et vraie. Sans fioriture. Sans ce que l’on trouve trop souvent chez les auteurs français et qui s’apparente à de la prétention par des phrases qui ne disent rien à part « regardez comme je suis une belle phrase d’étudiant en khâgne qui a lu l’intégrale de tous les auteurs du monde entier !!! ».

Ma petite vision de sa littérature, on s’en fiche, donc avant d’annuler mon voyage à New York, j’ai eu le temps de sonder ce que cet homme suscite chez les uns, les unes et les autres. Je parle de gens normaux, pas de critiques littéraires.

Rive droite parisienne. La jeune femme trentenaire assumant avoir presque tout lu de lui me répond : « T’as TROOOOP de chance… J’adore ses livres et il est TROOOOP CA-NON !!! Mais je crois qu’il est pris… ». Confirmation : A la question « quelle est votre plus belle rencontre ? ». Il répond : « Ma femme ».

Rive gauche parisienne. Le mi bobo mi hipster de 26 ans : « Nan mais attends, c’est la looooose ce mec. Il écrit des trucs à l’eau d’rose pour les meufs que ca soule de lire du Musso. Moi j’achèterai jamais ses livres ».

Entre deux rives ou en dehors de Paris. Des hommes et des femmes d’âge un peu plus avancés, reconnaissent simplement, à l’aune de faits concrets, sans porter de jugements pseudo littéraires, que Marc Lévy est un auteur de livres à succès.

Vingt-huit millions de livres vendus, des traductions en quarante-cinq langues, ca s’appelle : Le talent. Point barre.

Et pourtant, à son succès il n’y croit jamais et « travaille beaucoup beaucoup beaucoup pour essayer de le mériter ».

Entrepreneur de la plume

Comme un entrepreneur écrivain en fait. Car après tout, les deux notions ont beaucoup de points communs. Le goût pour le travail et l’aventure humaine, la générosité, l’attirance pour le risque, le rêve comme moteur, l’apprentissage dans l’échec, survivre à, et, apprendre à, aimer l’isolement, l’envie de création… C’est d’ailleurs peut être son âme d’entrepreneur qui a fait de lui un écrivain artisan de best sellers.

Alors j’y suis allée franco, persuadée qu’il s’entoure de petites mains savantes pour écrire ses ouvrages, j’ai avancé que « Marc Lévy », c’est un homme, certes, mais également une marque et une entreprise aussi non? Il m’a gentiment renvoyé dans mes buts en bottant en touche : « Je ne parle pas de moi à la troisième personne, je n’ai pas perdu la boule ! ». Touché.

Qu’à cela ne tienne, sa définition de l’entrepreneur n’est pourtant pas éloignée de ce qu’il est, puisque ce qu’évoque pour lui le mot « entrepreneur » c’est « avoir envie de changer un petit morceau de monde, avoir envie de créer, aimer réunir des compétences ». Sur une échelle de 1 à 10, lui qui rêvait d’être médecin à l’adolescence, il valorise à 9,5 le paramètre « chance » et admet volontiers avoir été aspiré par la si fameuse prise de risque, tourmente récurrente chez le bâtisseur : « J’ai toujours pris des risques mais jamais en tête brûlée, jamais pour frimer, simplement parce que mon amour de la liberté était plus fort que tout et m’obligeait à prendre ces risques. Le plus mémorable est d’avoir un jour quitter l’architecture pour me consacrer à l’écriture sans aucun parachute, d’être une fois de plus parti vivre à l’étranger à la découverte d’autres cultures que la mienne ».

Quant à l’échec c’est selon lui « avoir eu peur d’essayer ». Alors, si son enfant lui dit un jour « Papa, je monte ma boite », il lui répondra : « Fonce, invente, travaille et entoure-toi de gens que tu apprécies, mais respecte tous tes collaborateurs et porte la même attention à chacun quel que soit leur emploi. Une entreprise est une œuvre collective où chacun compte. La hiérarchie des fonctions ne doit jamais devenir une hiérarchie de comportements ».

Et d’ajouter que dans le travail, un homme doit « toujours avoir envie de continuer à apprendre, de douter, de ne jamais croire qu’il sait tout » et que « la patience, l’écoute des autres et l’humilité dans la vie comme dans le travail » sont des ressources à l’origine de son expérience.

La notion de rêve ne le quitte pas. Outre avoir voulu être médecin, il rêvait également de vivre à New York. Ville du melting pot culturel, lui permettant d’assouvir son besoin de vivre en étranger. C’est chose faite et déjà depuis plusieurs années maintenant. Pourtant, il considère la France comme son pays et il a son opinion sur ses difficultés économiques. Concernant le chômage, il préconise « de ne pas avoir peur de changer de métier, de se remettre en cause, de ne pas refuser un emploi pour lequel on se sent surqualifié. D’avoir envie de se surpasser dans le métier que l’on exerce et de l’aimer ».

Work is all we need…

Concernant l’entreprenariat qui, selon certains, serait en perte de vitesse en France, il croit « qu’à force d’avoir stigmatisé la réussite, dénigré et montré du doigt ceux qui entreprenaient et d’avoir désigné coupables ceux qui réussissaient au lieu de les montrer en exemple nous avons crée un climat de jalousie et de suspicion, qui comme un vent turbulent nous entraine dans une spirale descendante.  Je vais paraitre vieux jeux mais le travail est une valeur respectable et qui devrait être respectée, les 35 heures furent une illusion dramatique, un luxe  dont nous n’avions pas les moyens ».

Donc… Docteur Lévy, on s’assoit par terre et on pleure sur 2013 ? Taratata ! : « Les connaissances de l’humanité se renouvellent chaque année, ce qui reste à inventer est sans limite, et les moyens de communiquer, de voyager, d’apprendre, de découvrir sont sans commune mesure avec ceux dont nous disposions il y a seulement vingt ans. Aujourd’hui tout est possible ».

Et selon lui, « les politiques ne changeront pas le monde, ils n’en ont ni la détermination, ni le courage, mais ceux qui entreprennent le peuvent ». Et d’ajouter être préoccupé par « la classe politique » qu’il ne « trouve pas à la hauteur des peuples qu’elle est censée gouverner et le danger qu’une classe politique faible représente pour une démocratie ; toutes les démocraties qui ont connu des classes politiques aussi faibles ont fini par décliner. Il est temps que de grands hommes et de  grandes femmes surgissent ». Dans le même ordre d’idées il admet volontiers éprouver une admiration pour « Les artisans, les chercheurs » ces « concitoyens, les hommes et femmes qui se battent de part le monde pour la liberté, les journalistes d’investigation, ceux qui donnent de leur temps dans des associations, ceux qui font leur métier avec amour ».

Je ne sais pas vous, mais moi ca me fait plaisir ce genre de phrase toute simple. A quand le petit spot matinal de Marc Lévy en écoutant France Info pour nous mettre en forme?

Pas sur que cela soit trop son style.

Puisque s’il devait tout plaquer, il songe à un retour à l’humanitaire dans la continuité de son parcours passé et de son rôle actuel d’Ambassadeur pour Action contre la faim. Mais son rêve aujourd’hui c’est « de continuer à vivre longtemps, de continuer à partager avec les autres et de continuer à créer ». Il aime son métier d’écrivain, il l’aime vraiment. Du coup, son plus beau souvenir professionnel c’est « chaque rencontre avec les lecteurs ».

 

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