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Handicap : l’article que je ne voulais pas écrire

Ecrit par Martine Abbou

Un mouvement, un regard différent sur l’handicap dans l’entreprise, le changement serait il enfin en marche? Optimisme,  les efforts réalisés en faveur de l’handicap sont réels, l’opinion souhaite favoriser l’emploi et l’accessibilité.

La plume confiée à Valentin Tonti Bernard… une belle leçon d’optimisme

“Pour avoir discuté et échangé avec nombre d’entre vous, parce que je suis confronté à cette réalité tous les jours, j’ai cru comprendre qu’un article de ma part sur le handicap était assez attendu. Au départ, cet article je ne voulais pas l’écrire. Je n’ai pas le monopole du handicap, Je ne voulais pas l’écrire parce que je ne suis pas le handicap. Je suis une personne en situation de handicap, avec une pathologie particulière, parmi une multitude de personnes en situation de handicap avec leurs pathologies particulières. Ce qui est valable pour moi ne le sera pas pour d’autres. Ce que je vis n’est pas ce que vivent les autres. Je peux parler de moi, de mes yeux déficients, de mes propres combats, sans difficulté. Mais je ne saurais pas parler des yeux d’un autre que moi, et partant de là, encore moins des oreilles d’une sourde, des jambes d’un paraplégique ou de l’humeur d’un bipolaire…

Cet article, je ne voulais pas l’écrire, car aussi incroyable que cela puisse paraître, longtemps je n’ai pas compris le handicap. Quand j’ai voulu faire du sport, je l’ai fait. Quand j’ai voulu faire des études, je l’ai fait. Quand j’ai voulu monter une entreprise, je l’ai fait. Quand j’ai voulu

aller vivre seul, que ce soit à Nancy ou à Paris, je l’ai fait. Je réfléchis peu, j’agis. Je pensais qu’il suffisait de vouloir pour pouvoir. On dit qu’il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis. Il m’a fallu du temps pour ouvrir les yeux et m’apercevoir que je ne suis pas un échantillon représentatif mais un privilégié.

Cet article, je ne voulais pas l’écrire, et pourtant… nous y voilà !

Je dois dire que, depuis quelque temps, mon regard a changé. Mon regard a changé parce que ma situation a changé. Jusqu’à mon Master 2, j’étais handicapé, mais je ne subissais pas vraiment le handicap. J’ai grandi dans une famille aimante et attentionnée, j’ai suivi une scolarité classique dans des écoles classiques, j’ai entrepris des études où la mise en place d’aménagements en corrélation avec ma situation ne posaient pas de problèmes particuliers. Jusqu’au jour où…

Le C.R.F.P.A. : mon obstacle, ma bataille

Jusqu’au jour où j’ai voulu passer l’examen d’entrée à l’école d’avocat. C’était la première fois que j’étais confronté à un obstacle que même ma bonne volonté ne pouvait m’aider à surmonter : l’incompréhension face à mes capacités réelles et aux moyens d’y suppléer de manière satisfaisante pour tous. J’ai alors essayé de crier ma détresse. Peut-être un peu maladroitement. J’ai dû heurter certaines personnes pourtant dévouées. Je n’ai malheureusement pas pu ou pas su faire autrement. Je m’exprimais, mais je me sentais enfermé dans un dialogue de sourds. Je disais mais l’on ne comprenait pas. Aujourd’hui encore, je reste incompris.

Cette incompréhension n’a d’ailleurs pas été que bureaucratique, elle a dépassé le cadre universitaire pour se propager au-delà. Il y a bien eu des messages de soutien et d’encouragement de toutes parts. Des messages qui m’ont fait du bien. Mais pas seulement… J’ai entendu dire que je souhaitais un passe-droit, que j’essayais de profiter de mon handicap pour passer un sous-examen ou en être exempté, que si je n’étais pas capable de passer le même examen que les autres, je n’étais pas capable d’être avocat alors que c’était tant mieux, et caetera, et caetera. Tout cela traduit une grande méprise quant à mes intentions. Je n’ai jamais pointé l’examen dans son ensemble, seulement un exercice spécifique. La première phase de cet examen comprend, en effet, 4 épreuves d’admissibilité. J’étais prêt pour en affronter 3 sur 4. Le droit des obligations, les cas pratiques en droit des affaires, en procédure civile ou même pénale, ne me font pas peur. Prenez cela pour de la prétention (ou pas !), mais je suis bon en droit. Le quatrième exercice, le plus élevé en coefficient, ne constitue pas un défi plus compliqué à relever mais un défi impossible à réaliser dans mon cas particulier. Il s’agit de la note de synthèse : lire, analyser, tirer la substantifique moëlle et synthétiser un dossier documentaire comprenant une vingtaine de documents rassemblés dans une trentaine de pages en une durée normale de 5 heures. Un tiers temps, un ordinateur, un secrétaire, l’agrandissement des documents (le dossier passe alors de 30 à 70 pages), tous ces moyens habituellement mis à ma disposition pour m’accompagner dans mes examens ne peuvent être d’aucune aide pour cet exercice. La note de synthèse requiert une lecture particulière, diagonale, qui n’est pas une lecture linéaire, in extenso. Ce type de lecture n’est pas à la portée de mes yeux défaillants. Si je suis capable de lire, analyser, tirer la substantifique moëlle et synthétiser des documents, je n’en suis pas capable dans les conditions de mise en oeuvre proposées. Je peux faire l’exercice mais pas comme ça, pas comme tout le monde. D’aucuns argueront qu’un tiers temps, un ordinateur, un secrétaire, l’agrandissement des documents, ce n’est déjà pas comme tout le monde et donc que les efforts ont été faits. Je ne sais plus comment faire comprendre que pour pallier des problèmes de vue, il ne suffit pas de donner des lunettes, il faut aussi s’assurer que les verres soient adaptés au problème pour pouvoir corriger le mal. J’ai un esprit d’analyse et de synthèse et je suis disposé à le prouver mais dans une situation adaptée à mon cas. Je veux juste des lunettes adaptées à ma vue. Est-ce vraiment trop demandé ? Je ne me suis pas inscrit à l’examen d’avocat en dilettante, juste pour le fun. Avant de me lancer, je suis allé tester mes capacités sur le terrain. J’ai effectué plusieurs stages pour lesquels j’ai reçu de bonnes appréciations et au cours desquels des professionnels chevronnés m’ont confirmé que je pouvais faire le job. Je peux être un bon élément au service d’un cabinet. J’en ai fourni les preuves. Et il faudrait que j’accepte d’être coupé dans mon élan parce qu’on ne sait pas concevoir autrement un exercice qui mette en avant des compétences bien identifiées ? Droit comme un H Ma personnalité est telle que j’ai su rebondir. Je suis une autre voie qui va me permettre d’accroître mon potentiel. J’élabore de nouveaux projets au travers desquels je m’épanouis. Je ne me laisse pas abattre. Je ne veux pas être vaincu. Je veux me battre. Or, j’ai bien conscience que tout le monde n’est pas comme moi. Tout le monde ne sait pas faire fi pour aller de l’avant. Tout le monde ne sait pas encaisser les échecs.

C’est d’autant plus vrai quand les échecs et les barrières jalonnent votre parcours. Lorsque j’ai vécu ce moment douloureux, j’ai eu mes détracteurs, certes. Mais pas seulement… Lorsque j’ai vécu ce moment douloureux, il y a eu des gens pour me tendre la main. J’ai une pensée particulière pour le collectif “Droit comme un H” et Stéphane Baller. En m’invitant à des conférences, en me proposant de parler et de partager mon expérience, en me permettant de rencontrer et d’entendre d’autres personnes ayant vécu des situations similaires – ou disons-le honnêtement !- bien pire, le collectif “Droit comme un H” m’a ouvert à de nouvelles perspectives. J’ai constaté que je n’étais pas seul. J’ai constaté aussi que des personnes se battent, chacun à leur échelle, pour faire bouger les choses. Et eux ne se posent pas de questions existentielles du style : l’aveugle est-illégitime pour parler à la place du muet ? Nous sommes différents oui, mais la différence empêche-t-elle l’aveugle de plaider sa cause et d’en faire profiter le muet ? Car si lui ne le fait pas, qui le fera ? Si nous, personnes en situation de handicap ne le faisons pas, qui le fera ? Alors, cet article je ne voulais pas l’écrire mais je vais le faire. Je ne vais d’ailleurs pas me contenter d’un article, je vais en écrire plusieurs dans les semaines qui viennent. Je vais le faire, parce que je me suis rendu compte que j’ai beau ne pas pouvoir soulever tous les problèmes et apporter toutes les solutions, je peux a minima contribuer à enrichir la réflexion. Des idées pour l’inclusion des personnes handicapées, j’en ai.

C’est peu de choses, mais ce n’est pas rien.

texte rédigé par Valentin Tonti Bernard